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L'insoutenable vérité

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  • L'insoutenable vérité

    Je me suis assis et j’ai pleuré. La légende raconte que tout ce qui tombe dans les eaux de cette rivière, les feuilles, les insectes, les plumes des oiseaux, tout se transforme en pierres de son lit. Ah ! Que ne donnerais-je pas pour pouvoir y jeter mes fumerons qui empestent l’air de cette journée. Puissent-ils se pétrifier et partager à jamais la couche d’une rivière de feu de la plus belle eau.

    … J’ai vingt-deux ans. Je cherche le sublime dans la femme, celui qui allie les traits fins d’un visage avec l’éclat d’une féminité, celui qui moule un corps dans des courbes d’une appétence charnelle. Ce qui est tout à fait normal à mon âge, me direz-vous. Oui, mais quand on est dans le collimateur d’un hasard injuste, la quête du parfait s’en trouve décuplée. D’aucuns partent avec un handicap lorsqu’ils doivent parcourir la distance qui sépare l’ordinaire de l’extraordinaire, moi, mon désavantage se dévoile à l’arrivée d’un événement remarquable.

    . Après une matinée harassante passée à la morgue à disséquer des cadavres lors de mon cours hebdomadaire d’anatomie — je suis étudiant en troisième année de médecine —, je me suis promené durant la pause midi dans un jardin public non loin du campus. Cette douce journée printanière où tout fleurissait contrastait avec la chambre froide, halte ultime de la décrépitude. A la hauteur d’un églantier, le soleil dardait ses rayons sur la chevelure rousse d’une jeune fille. Une couronne de feu coiffait son minois. Ses yeux vert émeraude diamantaient un corps de déesse. Aveuglé par l’éclat de cette beauté, je me suis cogné contre un lampadaire. Elle a accouru vers moi et m’a demandé :

    – Vous vous êtes fait mal ?

    Le sentiment d’avoir été atteint dans ma séduction côtoyait l’impression jouissive d’être le centre d’intérêt, n’était-ce que pour quelques instants, d’un beau brin de fille. J’ai bégayé :

    – N…on ce n’est r…ien, ne vous inqu…iétez pas. Ca ira.
    – Il ne faut pas rêver ! m’a-t-elle dit avec ce petit sourire moqueur qui semblait sous entendre : «tu me lorgnes, mais l’obstacle galant se dresse sur ta route, attention à ne pas te blesser».

    Je ne pouvais pas la laisser partir sans avoir au moins conversé un petit moment avec elle. Même si je n’étais pour cette demoiselle qu’un personnage falot qui l’avait amusée, il fallait qu’elle hale par son pouvoir d’attraction le vaisseau abandonné dans les eaux dormantes de l’amour ; ainsi aurait-elle ancré dans une mer de passion l’homme qui navigue sans gouvernail, me suis-je dit, j’ai donc insisté :

    – Le rêve, c’est ce qu’il me reste.
    – Pas à votre âge, voyons !
    – Mais si, détrompez-vous.
    – Ah bon ! Mais à vous regarder de près, vous pourriez faire chavirer des cœurs.

    Le devant de ma personne rougissait devant ce compliment, mais le revers de mon être pâlissait de peur face à une relation qui s’étoufferait sûrement dans l’œuf, une fois de plus. Je n’ai pu m’empêcher de lui dire :

    – Merci, mais l’attirance que peut provoquer une apparence peut se transformer en une révulsion lorsque la réalité se dévoile.

    – Dites donc, soit vous êtes quelqu’un de mystérieux, soit vous êtes une personne complexée. Si telle était le cas, cela me ferait mal qu’un jeune homme aussi bien fait de sa personne se morfonde à attendre sa bien-aimée ; comment voulez-vous l’amadouer si vous avez tendance à vous dévaloriser, m’a-t-elle dit sur un ton irrité.

    Je ne voulais pas qu’elle me quitte sur cette réflexion. Mais comment faire pour que ses yeux déversent encore sur moi sa petite colère verte, comment faire pour que ses narines gonflées de réprobation palpitent encore, comment faire pour que sa bouche expulse encore des remontrances si délicieusement câlines ? J’ai pris mon courage à deux mains et lui ai proposé :

    – Apprenez à me connaître et vous jugerez par vous-même.
    – Nous y voilà ! Sous votre réalité secrète se cache un vulgaire plan de drague. Si je n’étais pas attirée par le charme qui suinte de votre personnalité mystérieuse, je vous aurais planté là. Venez, faisons un bout de chemin ensemble, à moins que vous ne soyez pris.

    Bien que des cours m’attendent cet après-midi-là, je ne pouvais laisser passer l’occasion d’emboîter le pas à cette beauté.

    – Non, pas du tout, mon après-midi est libre.

    Je me suis senti obligé d’ajouter :

    – Ne croyez pas que j’ai usé d’artifice pour que vous portiez votre attention sur moi ; ce que je vous ai dit est, hélas ! foncièrement vrai.

    Elle n’a pas réagi à mes propos. En cours de route, nous avons fait connaissance. Elle s’appelait Marylène et elle avait vingt-deux ans. Elle avait terminé l’École des Beaux Arts et travaillait dans une maison de décoration. Lorsque je lui ai dit que je me prénommais Auguste, elle s’est esclaffée :

    – Mais ce prénom est suranné, pourquoi vos parents vous ont-ils prénommé ainsi ?
    – En souvenir d’un proche ami de ma mère. Il est mort à ma naissance et nous a légué toute sa fortune. Cela s’avérait être deux ans plus tard un cadeau du Ciel lorsque un petit innocent qui leur était proche a été frappé d’un mal. Grâce au capital que cet ami leur avait laissé, ils ont pu consulter les plus grands spécialistes de la planète afin de réduire au maximum les séquelles de sa maladie.
    – L’enfant malade, vous était apparenté ?
    – On peut appeler ça comme ça.

    Marylène n’a pas insisté. Le reste de la promenade s’est effectué en silence. Nous avons quitté le petit parc et avons longé l’artère principale de la ville. Je humais avec délice la présence parfumée de Marylène, j’effleurais avec un frémissement de béatitude sa peau de satin. Après une bonne demi-heure de marche, nous avons atteint un pâté de petites maisons.

    – C’est ici que j’habite, m’a dit Marylène en pointant son index, si délicieusement féminin, sur une maisonnette construite en pierre de taille. Cette ballade a dû vous donner soif, montons chez moi !

    Elle avait donné à sa voix une intonation tendre. Malgré ma réticence à affronter l’heure de vérité — mon cœur battait la chamade —, je ne pouvais résister aux instants magiques dont je désirais tant être gratifié, aussi ai-je acquiescé à sa proposition. Afin de lui faire croire que je monterais chez elle par politesse — je voulais lui cacher mon trouble —, je lui ai dit sur un ton détaché :

    – D’accord, mais je ne resterai pas longtemps.

    La petite habitation n’avait pas d’ascenseur. Nous avons monté les escaliers en spirale, je la suivais. Son popotin me tirait vers le septième ciel. Arrivés au deuxième étage, j’ai vu un gros carton qui pendait sur le crochet d’une porte d’entrée. On y avait dessiné un chien qui portait l’inscription : «Je ne montre pas les dents tant qu’on n’entre pas là-dedans, si vous me montrez patte blanche, je vous laisserai les coudées franches. »

    – Tu comprends, excusez, v… Et puis après tout, tutoyons-nous ! Tu comprends, a repris Marylène, il y a tant de cambrioleurs par ici que je suis obligé de faire croire que j’ai un chien.

    Nous avons pénétré dans sa demeure. Marylène m’a invité à prendre place au petit salon-salle à manger. Des bibelots composés de tasses et d’assiettes rappelant par des gravures les endroits que Marylène avait visités étaient disposés sur une étagère.

    – Tu as pas mal bourlingué, lui ai-je fait-je remarquer.
    – C’est vrai, je ne tiens pas en place ; dès que j’ai un moment de libre, je m’évade.
    – Ton amant, tu le prends avec toi ou le plantes-tu devant ta porte d’entrée en lui faisant porter une pancarte où serait écrit : «Mon absence ne s’ouvre pas à l’amour infidèle, car ma présence nourri une passion modèle» ? A moins que ton amoureux d’un jour ne grossisse les souvenirs liés à d’autres bagatelles.
    – Auguste, je ne suis pas une croqueuse d’hommes, car le suc d’un acte charnel, qui relèverait d’une sexualité brute, s’évapore sur l’oubli. Je n’ai pas encore trouvé cet homme qui serait ma chasse gardée car ceux que j’ai rencontrés ne s’entouraient pas de ces mystérieux défauts qu’on a envie de découvrir et qui pimentent une relation. Tous ceux que j’ai croisés jusqu’à présent se présentaient sous un jour favorable. Même si j’étais attirée par leur physique, je ne pouvais m’attacher à eux car j’étais diablement déçue lorsque leur vraie nature prenait le dessus. Avec toi, c’est différent. Tant que tu ne me divulgueras pas ce secret qui te rendrait, selon tes dires, répugnant aux yeux d’une femme, je ne verrai que le meilleur en toi.

    Prise d’un élan, elle m’a empoigné, m’a tiré vers le canapé et a commencé à me déshabiller.

    – Le verre, cela sera pour tout à l’heure, m’a-t-elle soufflé.

    Ivre de désir, je me perdais dans la volupté de ses fougueux baisers et me suis laissé faire. Quand elle a enlevé mon pantalon, elle a poussé un cri d’effroi. Mes jambes à la musculature atrophiée, séquelles d’une poliomyélite que j’avais contractée à l’âge de deux ans, s’étalaient devant elle. La lumière d’un ciel voilé qui entrait par les fenêtres dépourvues de rideaux éclairait froidement mes deux membres dégradés.

    – Pardon, mais je ne peux plus.

    Le revirement de Marylène m’a remis à ma place, à cette place d’où je pouvais à nouveau percevoir la laideur de mes cannes de serin. Je me suis rhabillé et j’ai quitté son appartement à la hâte. En refermant la porte derrière moi, j’ai entendu Marylène crier : «excuse-moi encore!» Lorsque l’humiliation sert d’adieu, le salut ne peut venir que de Dieu mais, s’il avait existé, il m’aurait épargné cette souffrance, ai-je marmonné en levant mon poing vers le ciel.

    En voulant quitter la maison, je me suis trompé de direction et j’ai ouvert la porte opposée. Une rivière coulait dans un silence funèbre.







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